Avis sur le livre « Les secrets de la photo de spectacle » de Sébastien Mathé

La période de crise sanitaire a mis à l’arrêt le monde du spectacle. Concerts, festivals, la plupart des grandes manifestations comme les plus petits événements ont dû se résoudre à annuler ou à reprogrammer, lorsque c’était possible. Photographe amateur pratiquant la photo de concert depuis 5 ans, je me suis donc retrouvé à devoir prendre mon mal en patience.

Quitte à ronger son frein, autant mettre à profit cette inactivité en prenant le temps de se poser et d’interroger sa pratique. Comme si le destin ne faisait finalement pas si mal les choses, c’est à ce moment que la possibilité m’a été offerte de chroniquer l’ouvrage de Sébastien Mathé, « Les secrets de la photo de spectacle – Concerts / Théâtre / Danse – Cirque ».

Inutile de préciser mon impatience et mon intérêt ! J’ai abordé ce livre avec énormément de questions en tête, curieux de savoir comment l’auteur abordait techniquement cette pratique exigeante et particulière. Mais au-delà du « comment », j’étais également intéressé par son approche du « pourquoi » et sa manière d’appréhender la photographie de spectacle.

 « Les secrets de la photo de spectacle » de Sébastien Mathé
Un guide pratique fidèle à la réputation des ouvrages Eyrolles

« Les secrets de la photo de spectacle » est l’un des tout derniers guides paru dans la collection « secrets de photographe », qui interroge de façon complète et abordable la plupart des pratiques photographiques, de la photo de mariage jusqu’au lightpainting.

Pratique est le mot qui colle le mieux à ce livre au format 17x23cm condensé sur 110 pages et à sa couverture souple. Ce n’est clairement pas un ouvrage d’art qui prendra place sur une étagère mais un livre qui voyagera, sera trituré, annoté, un livre qu’on ouvre et qu’on referme sans cesse pour revenir sur une explication ou un conseil. Sur ce point aussi il remplit son rôle, mais je reviendrai plus loin sur le contenu.

La qualité n’est pas oubliée avec des photos fidèlement reproduites, une mise en page claire et aérée, bien dans l’air du temps (il a été publié en octobre 2019). Il est illustré par de nombreuses photos issues de la collection de l’auteur. Cerise sur le gâteau, un superbe portfolio de son projet « Viva Danza » vient conclure le tout de façon convaincante.

Bref, un guide fidèle à la réputation de qualité et de sérieux des éditions Eyrolles. Mais au-delà de la forme « Les secrets de la photo de spectacle » est une mine d’information et de conseils pratiques abordés avec justesse et humilité.

Un auteur à la légitimité éprouvée

Comme rappelé sur le site des éditions Eyrolles, Stéphane Mathé est « photographe officiel de l’Opéra national de Paris depuis 2005. Il s’est spécialisé en prise de vue de spectacle ; la scène, les coulisses et les artistes sont ses sujets de prédilection. Ses images sont régulièrement reproduites dans la presse et dans l’édition. Codirigeant de Graine de Photographe, il est par ailleurs très sensible à la transmission des savoirs et des savoir-faire ». Autant dire un CV parfaitement en phase avec le sujet traité !

Un contenu pertinent et complet

« La photographie de spectacle vivant est un sujet aux problématiques complexes et variées. En plus des difficultés de prise de vue inhérentes aux lieux (taille des salles, accès et déplacements limités…), les photographes font face à de nombreuses contraintes techniques, artistiques et humaines, et doivent s’adapter à chaque type de représentation : silence et discrétion absolue pour le théâtre, l’opéra, la danse et les concerts classiques, apports de lumières violents et mouvements aléatoires pour les concerts de rock, le cirque et les comédies musicales, évolution du jour vers la nuit pour le plein air… Choix du matériel, installation, réglages en fonction des spectacles, optimisation et exploitation des images, travail de commande ou porté par une vision d’auteur : cet ouvrage très détaillé accompagnera tous les photographes, débutants ou plus expérimentés, qui souhaitent immortaliser des spectacles en images et sublimer des artistes sur scène ».

Voilà parfaitement résumé sur la dernière de couverture le contenu de l’ouvrage. Mais au-delà de l’exhaustivité qui permet de faire un tour très complet de cette pratique photographique, la méthode et l’approche de Stéphane Mathé sont tout aussi importantes.

C’est très logiquement sur la question du matériel et des réglages techniques applicables à chaque discipline, concert, théâtre, danse ou cirque que s’ouvre le premier chapitre. Ce volet est primordial quand on sait qu’ici plus qu’ailleurs peut-être tout se joue avec les « caprices » d’une lumière sur laquelle on n’a pas de prise.

« Les secrets de la photo de spectacle » de Sébastien Mathé

Interrogation sur l’équipement, conseils relatifs aux modes de mise au point ou de mesure de l’exposition sont autant de manières qu’a l’auteur de traiter l’aspect matériel dans cette partie.

Mais ces questions sont également abordées grâce aux légendes de chacune des photos, pour lesquelles il détaille systématiquement ses réglages. Ce qui permet de se faire une première idée de la façon dont on pourra soi- même commencer. Attention cependant, c’est à double tranchant et j’y vois au moins deux limites : en photo de spectacle on ne reproduit jamais deux fois la même situation, qu’il s’agisse des lumières ou de la mobilité sur scène. Ces conseils ne sont donc pas des règles à appliquer sans discernement au risque de grosses désillusions.

D’autre part, les réglages donnés sont propres au matériel qu’utilise l’auteur. Et ici encore, rien n’est figé. Comme il le rappelle d’ailleurs, les progrès du matériel facilitent le travail du photographe de spectacle. Objectifs plus lumineux, stabilisation plus poussée des boitiers, et traitement du bruit de plus en plus performants sont autant de facteurs qui permettent de plus ouvrir pour diminuer, par exemple, la sensibilité. Tout cela est donc plus à prendre comme des indicateurs que comme une règle intangible.

Mais loin de se concentrer uniquement sur le matériel et les réglages, il appréhende la pratique dans sa globalité. Découpés en autant de chapitres on aborde très logiquement la préparation à la représentation (généralités techniques et esthétiques, l’importance du relationnel, travail de commande ou vision d’auteur), les spécificités qui s’appliquent aux différentes disciplines (concerts – rock, jazz et classique-, théâtre et opéra, danse, cirque et comédies musicales, spectacles en extérieur et en déambulation), pour terminer par la post-production des images (importation, mots-clés, editing et traitement).

Une approche didactique

Cette approche a le mérite de rappeler à quel point la photo de spectacle est une pratique à part entière, avec ses codes et ses habitudes, qu’il est indispensable de connaître et de maîtriser pour l’aborder efficacement.

La progression dans l’ouvrage se fait donc pas à pas, de façon très logique et didactique. Les conseils donnés sont toujours très pertinents. Certains pourraient paraître évidents, voire inutile, mais un minimum d’expérience vous fera mesurer à quel point ils étaient importants ! « C’est une évidence qui mérite d’être rappelée : une fois le spectacle commencé, vous serez dans le noir. D’où la nécessité de bien vous être organisé au moment de l’installation dans la salle ». J’en vois rigoler certains. On en reparlera au moment de chercher une batterie, de changer d’optique ou même d’accéder à l’ensemble de ses réglages d’exposition quand seule la scène s’illumine, vous plongeant dans l’obscurité !

« Les secrets de la photo de spectacle » de Sébastien Mathé

On touche ici enfin à l’une des principales qualités de l’ouvrage : l’approche qu’adopte son auteur pour ne jamais être professoral ou hautain. Les points de vue ne sont jamais imposés mais suggérés avec humilité. Et c’est finalement ici que je retrouve une manière de répondre à mes interrogations sur la pratique photographique.

Un ouvrage qui fait se poser les bonnes questions

« Les secrets de la photo de spectacle » ne laisse pas de côté la question du pourquoi. Il bouscule, donne des clés, pousse à s’interroger. Parce que faire de bonnes photos n’est pas qu’une affaire de technique. Il est au contraire et d’abord essentiel de savoir ce que l’on cherche à montrer.

On pourrait croire que les photos de concert c’est toujours la même chose mais il y en a en fait autant d’images différentes qu’il existe de pratiquants. A mon humble niveau, j’en ai rencontré quelques-uns. Il y a le photographe qui shoote uniquement les groupes qui passent dans sa ville, sans se soucier plus que ça d’esthétique, l’objectif étant de témoigner le plus exhaustivement possible de l’offre culturelle en la matière. Celui qui au contraire ne voit ça que comme l’illustration d’un article et va photographier tous les artistes sans forcément apprécier leur travail. Celui aussi qui veut publier dès la fin du concert et s’attache donc à travailler ses cadrages et à disposer d’un matériel qui permette cette diffusion immédiate. Sortir une image, diffuser une belle photo, témoigner, voilà autant de motivations différentes pour le photographe de concert. Stéphane Mathé est à ce propos très lucide et de bon conseil lorsqu’il écrit « qu’être créatif ne veut pas dire pour autant être un créateur : le créatif est celui qui, face à un problème donné, est capable d’assembler des éléments a priori disparates pour proposer une solution inédite, décalée de l’approche typique, par exemple en changeant de point de vue pour obtenir des images inhabituelles. Le créateur est celui qui, par les moyens dont il dispose, cherche à rendre public son univers intérieur, celui qui cherche à s’exprimer, à s’affirmer – à exister, d’une certaine manière ».

« Les secrets de la photo de spectacle » de Sébastien Mathé

Etre créatif ou créateur, deux approches dont il faut avoir conscience selon que vous photographiez un spectacle dans le cadre d’une commande précise ou pour votre seul plaisir !

Le « paradoxe du photographe » est également relevé avec beaucoup de justesse. « Votre attrait pour la photographie et le spectacle vivant s’accompagne a priori d’un besoin profond de transmettre et de ressentir des émotions. Or, pour transmettre ces émotions le plus fidèlement possible, le photographe doit être concentré afin de déclencher au bon moment, et donc conserver une distance émotionnelle qui l’empêche de ressentir complètement ce qui se passe sur scène. Mais dans le même temps, il lui faut sentir le rythme de ce qui se joue devant lui… Il faut donc contrôler ses émotions sans les inhiber totalement, pour immortaliser celles transmises par les artistes ». La lecture de ce paragraphe m’a rappelé une session où je photographiais le filage d’une représentation théâtrale. A un moment, je me suis laissé submerger par l’émotion, incapable de continuer à shooter… heureusement un deuxième passage m’a permis de me reprendre et de pouvoir faire les images attendues !

Un ouvrage indispensable pour se lancer ou améliorer sa pratique de la photo de spectacle

On pourrait regretter que le prix de l’ouvrage (23€) ne passe sous la barre symbolique des 15€. C’est un peu cher, surtout que bon nombre d’autres guides de la collection sont tout aussi alléchants ! Mais il faut avouer qu’on en a pour son argent. Autant donc considérer que cela fait partie d’un investissement qui devra de toute façon être conséquent puisque, comme le rappelle Stéphane Mathé, il est indispensable de faire l’acquisition d’un matériel forcément onéreux… sauf à être vite frustré par le résultat.

Autre point d’attention, l’ouvrage peut d’abord sembler s’adresser à celui qui veut se lancer professionnellement dans la pratique de la photo de spectacle. Il est cependant abordable pour une pratique éclairée à condition de s’y connaître un minimum en technique, notamment pour comprendre les notions de base de l’exposition qui sont ici abordées rapidement. Rien que de très normal puisque ce n’est évidemment pas l’objet de l’ouvrage. Le néophyte devra donc sûrement compléter ses connaissances… dans un des nombreux autres ouvrages de la collection qui traitent de ces sujets !

Un ouvrage à recommander donc, parce qu’il n’est pas que technique mais permet de réfléchir à sa pratique et qu’il donne justement des conseils pratiques… qui le sont vraiment (j’en ai personnellement éprouvé plusieurs). C’est un livre didactique, bien organisé synthétique et qui va à l’essentiel en couvrant l’ensemble du spectre, de la préparation jusqu’au traitement des images. Enfin, le portfolio de photos réalisées par l’auteur pour son compte personnel et non plus au titre de commandes est tout simplement magnifique.

Laurent BRUGUEROLLE

Photographe amateur, je conjugue mes passions pour la musique et l’image en réalisant essentiellement des photos de concert depuis 2015. D’Iggy Pop à Etienne Daho, des Liminanas à Julien Clerc, de Peter Hook à Arno, vous pouvez tous les retrouver sur mon site laurenbruguerolle.zenfolio.com ou ma page Facebook (Laurent Bruguerolle Photographie)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.