A la rencontre de Sophie Hébert

Cette semaine, je vous propose d’aller à la rencontre de Sophie Hébert, photographe de concert, qui a accepté de répondre à mes questions, je vous propose donc de découvrir cette jeune femme au multiples facettes. Si vous voulez suivre son travail, vous pouvez la retrouver:[checklist]

Interview de Sophie Hébert

Bonjour Sophie,

Peux-tu te présenter en quelques lignes, comme photographe, mais pourquoi pas sur ta vie en dehors de la photographie ?

Ma vie est rythmée par trois métiers, qui sont aussi trois passions dévorantes : l’enseignement (une réelle vocation, qui m’enchante ou me désillusionne selon les jours), la recherche (je suis docteure en littérature française, rattachée à l’université Stendhal, à Grenoble) et la photographie. Chacun de ces pôles s’équilibre suivant les saisons : l’hiver est consacré à l’écriture, à la rédaction d’articles, l’été à la lecture et à la photographie…

Bertrand Cantat, Eurockéennes (Belfort), 29 juin 2012, © Sophie Hébert, L’Œil du spectacle
Bertrand Cantat, Eurockéennes (Belfort), 29 juin 2012, © Sophie Hébert, L’Œil du spectacle

Peux-tu nous raconter comment la photographie est entrée dans ta vie ?

Il y avait, chez moi, lorsque j’étais adolescente, un appareil argentique lâchement délaissé, un Minolta X700. Comme je m’ennuyais au lycée, et que les grèves battaient leur plein, j’emmenais des copines au parc d’à côté, et on faisait des photos. J’ai appris à développer les films toute seule, avec un vieux manuel des années 1970 : il y avait un laboratoire au lycée, du matériel à foison, je séchais les cours pour aller faire des tirages. Tout le monde savait où j’étais, puisque la petite lumière rouge au-dessus de la porte du labo trahissait ma présence. Après, rien, de 2001 à 2009 : trop d’études, trop de soucis personnels. J’ai acheté un reflex, un Canon 500D, en 2009, sans conviction : c’était surtout un prétexte pour rester le moins possible chez moi – de fait, au début, je voyais surtout le mot « concerts » dans la formule « photographie de concerts », mais très vite, et sans m’en apercevoir, j’ai repris goût à la chose photographique…

Lana Del Rey, Eurockéennes (Belfort), 1 juillet 2011, © Sophie Hébert
Lana Del Rey, Eurockéennes (Belfort), 1 juillet 2011, © Sophie Hébert

Quels sont tes spécialités photographiques ?

Je suis avant tout – et même essentiellement – spécialisée en photographies de concerts. J’ai commencé par tourner toutes les semaines dans des SMAC locales (LaPéniche, à Chalon-sur-Saône, La Cave à musique, à Mâcon), par shooter dans des festivals bourguignons (Les Giboulées, notamment, qui se déroulaient au Creusot). Puis, dans un élan d’audace, en 2011, j’ai osé les demandes d’accréditation pour les festivals de plus grande ampleur comme les Eurockéennes, le Paléo Festival, le Cabaret vert : ça a toujours marché, même si une des raisons principales de ces « oui » inconditionnels reste que je suis portée par un merveilleux média, le webzine Froggy’s Delight. Aujourd’hui, j’avoue avoir envie de couvrir d’autres festivals, pour découvrir d’autres scènes et d’autres ambiances : le Hellfest, que je n’ai même jamais osé demander, les Vieilles Charrues, pour entrer discrètement dans l’histoire d’un mythe, les Nuits de Fourvière, parce que Lyon est ma ville de cœur…

2012 - Public Enemy
Public Enemy © Sophie Hébert

La photographie est un moyen d’expression, que cherches-tu à faire comprendre à travers tes photos ?

Je pense qu’il faut dissocier « moyen d’expression » et « moyen de compréhension », parce que ce n’est pas du tout la même chose. Oui, la photographie est mon moyen d’expression artistique privilégié – j’ai aussi fait beaucoup d’arts plastiques (de la gravure notamment), de musique (du saxophone, pendant des années), en somme j’ai toujours su mettre à ma disposition des moyens d’expression divers pour faire surgir, disons, mes velléités artistiques. Par contre, je ne cherche pas du tout à « faire comprendre » quelque chose à travers mes photos, qui sont avant tout des sortes d’expérimentations temporelles : ce qui m’intéresse, c’est, en quelque sorte, la philosophie de l’instant qu’impose la photographie, la saisie du fugace, le « kaïros » nécessaire au photographe pour capter l’unique, le singulier – affirmations qui, de l’extérieur, peuvent sembler très  stéréotypées, mais qui en réalité sont des données que j’ai particulièrement traitées dans ma thèse et qui sont pour moi de véritables objets d’étude. Je peux aussi, plus simplement, dire que j’aime faire de la photographie, vivre en festival, écouter de la musique, boire de la bière, et les raisons seront suffisantes à mes yeux pour désirer partager mes clichés…

Blur, Damon Albarn, Paléo Festival (Nyon), 27 juillet 2013, © Sophie Hébert
Blur, Damon Albarn, Paléo Festival (Nyon), 27 juillet 2013, © Sophie Hébert

Dans tout ton matériel photo, as-tu un objet porte bonheur, ou un objet qui t’est précieux ?

Absolument pas. Je ne suis pas du tout matérialiste, et tout le monde pourra dire que je suis la première à risquer la vie de mes boîtiers sous la pluie et l’orage dans les festivals open air – ce qui m’a valu parfois quelques déconvenues, de généreux fous rires, mais aussi de très bonnes photos!

2013 - Jamiroquai
Jamiroquai © Sophie Hébert

Est-ce que ton travail est influencé par certains photographes ?

C’est difficile à dire. A première vue, je dirais non. J’ai eu une sorte de modèle, Christophe Bortels, croisé par hasard sur un forum photo qui n’existe plus aujourd’hui, Planète-Powershot (PPS) : j’étais très impressionnée par ses photos de concerts, qui attestaient d’une grande maîtrise technique et de beaucoup de virtuosité. Aujourd’hui, il s’est reconverti dans la photo sportive, et ce qu’il fait est toujours aussi exceptionnel. De manière plus générale, ce forum photo, que j’ai habité durant un an et demi, m’a littéralement forgée, en terme technique, esthétique et humain : les photographes qui m’ont influencée ne sont pas nécessairement des photographes de concerts, ils font de la photo minimaliste (Pascal Reydet, Loïc Le Quéré), de la photo de rue (Thomy Keat, Florent Mathey), des photos de famille (Alain Laboile), de la photo de mariage (Philippe Nieus), du paysage ou de l’animalier (Patrice Mestari), des portraits (Thanh Nguyen), et manient le noir et blanc ou la couleur comme jamais. Ils suscitent tous chez moi un désir ardent de perfectionnement, car ils maîtrisent tous quelque chose que j’aspire à maîtriser un jour.

2013 - Sick Of It All
Sick Of It All © Sophie Hébert

Parmi tes photos, si tu ne devais en retenir qu’une seule, peux-tu nous présenter ta photo préférée et nous raconter son histoire ?

Je suis, malheureusement, incapable de faire cela. J’ai pris des milliers de photographies, et en choisir une, une seule, tiendrait de l’aberration autant que du supplice mental. C’est comme me demander de choisir mon livre préféré après des années et des années de lecture… De plus, je fustige quelque peu les grands blabla qui cherchent à auréoler d’un certain prestige textuel les photographies – phénomène très à la mode en ce moment et très vain s’il ne prend pas place dans une démarche personnelle spécifique. L’histoire que j’aurais racontée aurait forcément été une reconstruction un peu arrangée, un peu mythique, de mes souvenirs, et forcément, cela aurait sonné faux – ou pompeux, ou faussement modeste, ou…

2014 - Biffy Clyro - Eurockéennes
Biffy Clyro – Eurockéennes © Sophie Hébert

Quelle serait la prochaine photo que tu aimerais faire ?

Je pense que si je le savais… Je ne voudrais plus la faire. L’intérêt est justement dans ce hasard qui me fera rencontrer cette photo à venir au moment où je m’y attends le moins

Imagine que l’on te donne un crédit illimité, quel projet photographique, dingue ou plus sage, aimerais-tu réaliser ?

En fait, et paradoxalement, le plus beau crédit illimité que l’on pourrait m’accorder serait… Le Temps. Une fois encore, je ne suis pas matérialiste et je ne pense pas qu’on fait de meilleures photos parce qu’on a un « crédit illimité » ou que l’on possède le dernier boîtier dernier cri de je ne sais quelle marque – le matériel est la plupart du temps (plutôt : de plus en plus souvent)  un accessoire postural, comme on dit en littérature, c’est-à-dire qu’il sert à donner une certaine image du photographe. On voit ici l’intérêt précis de la situation dans le domaine photographique : l’appareil photo sert l’image du photographe et plus l’image elle-même, on n’a même plus besoin de déclencher, en somme… Il suffit d’avoir un « … » autour du cou, et tout le monde pense que vous êtes photo-reporter (nous savons tous quelle marque s’insère à merveille dans cette phrase à trou) : bref, dans le monde photographique, l’habit fait encore largement le moine. Pour répondre plus précisément à la question, j’ai, depuis quelques années, des idées de reportage – disons de photo-reportage – sérieux, engagé, politique même. Une fois que mes idées seront nettes à ce sujet, et que j’aurai l’audace – mais aussi la confiance et la bouteille – nécessaires, je le ferai.

2015 - The Do
The Do © Sophie Hébert

Peux-tu nous raconter un de tes meilleurs souvenirs pendant une séance photo et pourquoi pas également le pire ?

Pour moi, chaque « séance photo » dure environ neuf minutes, montre en main, puisque nous avons le droit, en général, de ne shooter que les trois premiers morceaux sans flash de chaque concert. Les meilleurs et les pires souvenirs aboutissent, bizarrement, toujours au même point : l’absence de photos. Autrement dit, les groupes les plus mythiques que j’ai pu avoir dans le viseur – je pense particulièrement à The Cure -, soit dans les meilleurs moments de ma vie, ont toujours provoqué en moi une cessation complète et immédiate de l’envie de photographier. A contrario, les pires souvenirs sont les ratages complets dus à une conjonction d’incidents malheureux (pas de lumière, grande fatigue, peu d’idées, peu d’envie) : ma plus grande déception reste un fail complet lors d’un concert de Cypress Hill, dont je suis pourtant une grande fan. Il y en a eu plein d’autres, cela va de soi…

2015 - Juliette Gréco
Juliette Gréco © Sophie Hébert

Si tu devais faire découvrir un photographe peut-être encore méconnu, et un seul, à BonPlanPhoto et à ses lecteurs, qui proposerais-tu ?

Sans hésiter, Ludwig Wallendorf. J’aime à le présenter comme un ami, même si finalement nous nous connaissons peu. Il cumule, selon moi, les qualités humaines et photographiques, dans un domaine où ces deux réalités sont de plus en plus dissociées. Il est discret, humble, modeste en même temps qu’il est photographiquement très productif et très ingénieux. J’aime ses clichés – de concerts mais pas seulement – parce qu’ils prennent place dans une démarche cohérente et pérenne, et son site internet,  wallendorff.com, atteste de cette fidélité à lui-même et de son talent.

2015 - Flavia Coehlo - Oeno Music Festival
Flavia Coehlo – Oeno Music Festival © Sophie Hébert

J’aurais aimé une question qui fâche… Photographe, passion ou métier ?

Le milieu de la photographie – du moins celui que j’aperçois de loin, à mon échelle, ou virtuellement ou IRL – me semble aujourd’hui terni – pour ne pas dire gangrené – par deux tendances complémentaires. La première tendance, sur laquelle nous n’avons que peu de prises et qui dépasse largement le domaine photographique puisqu’elle s’applique également à la musique, est la résultante de phénomènes socio-culturels complexes : c’est l’affaiblissement du sens esthétique – qui souvent se rattrape maladroitement aux branches grâce à un relativisme forcé contre lequel on peut difficilement lutter (« tout est beau », « tout peut faire beau », « cela est beau car cela a été déclaré beau… par des like de courtoisie sur Facebook », etc.) L’autre tendance me semble beaucoup plus grave, parce qu’elle grandit à l’intérieur même du milieu : la bizarrerie est en effet que ce discours vient de certains photographes eux-mêmes, qui polémiquent beaucoup autour de la pratique photographique « des autres ». Celui-là n’est pas photographe parce que… Celui-ci est photographe parce que… Les bons et les mauvais points se distribuent allègrement toujours de manière identique, et gravitent systématiquement autour du couple thématique « passion/profession » comme si les deux étaient rigoureusement opposés et opposables. Un amateur peut-il être meilleur qu’un pro ? Un pro est-il celui qui a juste un SIRET ou celui qui vit, chaque mois, de son « travail » photographique ? Un semi-pro n’est-il pas finalement un concurrent déloyal puisqu’il cumule les mandats professionnels et empiètent sur le terrain déjà saturé des pros ? Ces interrogations, parce qu’elles cherchent à hiérarchiser et à compartimenter les tenants d’une même pratique, dispensent une vision totalitaire – fasciste ? – de la photographie, réduite à une dimension purement utilitaire, très prosaïque – et combien triste est cette conception… Mais attention à ne pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : il s’agit d’une tendance, d’une inclination que je réprouve, et pas d’un mouvement général qu’épouse l’ensemble du milieu photographique… Bref. Je trouve toujours que les photographes parlent trop, jugent facilement et ne shootent pas assez… La « preuve » reste bien la photographie en elle-même, et pas le discours, théorique, techniciste, que l’on peut avoir sur elle et qui la dénature partiellement. Être photographe, in fine, ne résulte pas d’une auto-proclamation avec papiers administratifs à l’appui, mais plutôt d’une reconnaissance, par l’usage même de ce nom, de mes pairs photographes et de mes pairs humains. C’est donc à vous de me dire si je le suis, et non à moi de vous le faire penser, ou accroire.

2015 - Christine and The Queens
Christine and The Queens © Sophie Hébert

Merci Sophie.

Encore une fois un grand merci à Sophiepour avoir accepté de se dévoiler un peu plus, j’espère que tout cela vous aura donné envie de découvrir son travail, pour rappel vous pouvez la retrouver:[checklist]

Bien évidemment si vous connaissez un photographe de talent, qu’il soit professionnel ou amateur, et  que vous souhaitez  le faire découvrir à la communauté de BonPlanPhoto, ou si vous voulez vous même vous prêter au jeu de l’interview, il suffit de me contacter.

Gregory LAROCHE

J'ai créé bonplanphoto.fr en 2010 pour partager avec vous mes découvertes et petits trucs photographiques. N'hésitez pas à me contacter pour toutes propositions de projets ou partenariats.

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